Le reste je ne sais plus : j'ai crié "c'est affreux", j'ai hurlé, j'ai pleuré. La sensation d'irréel, comme si on m'avait arraché un membre. Puis il a fallu agir, même plongé dans ce monde incroyable et atroce. En mode automatique, entre crises de larmes où les idées sombres surgissaient en pagaille, pris des médocs, préparé mon sac. Il fallait rentrer. Je ne voyais pas comment j'allais pouvoir prendre le métro puis le train. J'y suis allé, toujours au fond du gouffre, sans y croire, j'essayais surtout de ne pas laisser entrer toutes ces pensées terrifiantes. Quelques heures plus tard à la gare, je retrouve ma mère et mes soeurs. On ne pleure même plus. Il faut maintenant tenter de remettre les choses dans l'ordre. Parler, s'organiser. La solidarité familiale reprend ses droits, le grand Courage familial...

Contrairement à ce que tout le monde avait cru dans un premier temps, ce n'était pas un suicide. Un véritable accident, totalement improbable : mauvais endroit, mauvais moment... Rien de moins, rien de plus. Si Il existe, Dieu est un drôle de farceur : mon père avait échappé d'un cheveu à sa tentative de suicide, et trois ans plus tard il est tué dans un concours de circonstances inconcevable. Une sorte d'humour noir, du cynisme assumé. S'agissant de lui-même, il n'est pas impossible que mon père aurait trouvé ça marrant : il avait toujours eu au fond de lui, bien cachée, cette forme d'humour subtil et impertinent, le sourire en coin dans les situations que les conventions jugent "sérieuses". J'aime l'imaginer ainsi.

Alors bien sûr, la douleur, le manque, la culpabilité, les regrets. La recherche de fautifs, la violence face à cette agression brutale de la réalité. Et les passages obligés plus ou moins réussis : les explications d'un policier "humain" donc mal à l'aise, les connards des pompes funèbres, la chaleur des proches autour, la dignité de l'enterrement à l'église.

Que dire ? Cela fait plus de six mois maintenant. Le temps atténue, mais la cicatrice restera certainement douloureuse encore longtemps. Les mots restent difficiles à trouver. J'aurais voulu savoir dire ce qu'il était vraiment, j'aurais voulu exprimer ces émotions trop fortes en moi. J'aurais surtout voulu avoir le temps de lui parler, de lui dire tout ce que j'avais sur le coeur : les reproches certes, mais j'attendais surtout d'être prêt à lui dire "le reste", tout ce qu'il m'avait apporté, malgré tout... Une histoire moche mais tellement banale : au fond j'attendais de me sentir prêt à lui dire que je l'aimais, il est parti avant, brutalement. Leçon : ne jamais attendre.

J'étais allé voir son corps le lendemain de l'accident. J'étais accompagné par un couple d'amis de la famille, amis d'enfance de mon père. Le choc avec la réalité quand je l'ai vu, là, allongé sur cette table. Il semblait dormir, apaisé (les croque-morts savent faire leur job). J'ai pleuré, je ne pouvais rien dire d'autre que répéter "c'est pas juste !" entre deux sanglots. L'ami m'avait dit alors : "non, bien sûr, c'est pas juste... mais lui, lui, c'était un Juste."

Voilà. C'était mon père.