Je déjeune seul au resto administratif. La bouffe est dégueulasse, normal. J'enlève les morceaux de viande les plus immangeables. J'observe les individus autour de moi. Groupes de collègues, quelques travailleurs solitaires pressés. Dans chaque groupe, il y a toujours un gros con pour avoir un rire gras et vulgaire, qui lui permet de ne pas se sentir trop seul en sortant ce qu'il croit être des traits d'humour. On dit du mal de telle personne absente, tout le monde est bien d'accord, on en rajoute des louches. On fait la conversation, aussi creuse que possible, consensus obligatoire. Certains se sentent obligés de raconter leurs petits soucis du quotidien, rigoureusement dénués d'intérêt. Peut-être s'imaginent-ils que ça intéresse quelqu'un ? Ou peut-être qu'ils croient ainsi se mettre en valeur ? Les timides se contentent de ne pas se faire remarquer, surtout ne laisser aucune trace de personnalité.

J'ai envie de vomir.

Appartenir au groupe, n'importe comment, faire n'importe quoi plutôt que de rester seul. Docilité des petits moutons, animaux sociaux allergiques à la liberté : plutôt suivre la masse vers le précipice que survivre seul. Les gens préfèrent se boucher les yeux et les oreilles plutôt que d'admettre leur solitude et tout ce qu'elle a d'effrayant. je pense à ces paroles de Renaud : "vivre libre c'est souvent vivre seul / ça fait p'têt mal au bide mais c'est bon pour la gueule" (Manu).

On est toujours seul, certains le savent et en souffrent, la majorité préfère l'ignorer à tout prix.