J'avais souffert, j'avais eu peur, j'avais survécu grâce au soutien de ma famille qui s'était soudée autour de moi. J'avais vieilli trop vite : sentir passer l'ombre de la mort, mesurer la fragilité de son corps, comprendre la vacuité des (lointains) soucis du quotidien, supposer celle de la vie en général. Supporter aussi l'inquiétude des parents, des proches, tenter de ne pas les décevoir, assumer le courage qu'ils vous demandent implicitement d'avoir. Certainement un peu trop pour un gosse. En tout cas suffisamment pour n'avoir qu'une seule envie : juste retrouver le calme, la tranquillité, le doux cocon familial. Rien d'autre.

L'orage s'était éloigné, alors j'ai pu prendre ce repos bien mérité. Je me suis lové au sein de ce cocon, j'ai cherché à faire de ma vie un endroit le plus paisible possible, j'ai pris le moins de risque possible, je me suis éloigné le moins possible de mon abri. A l'âge où habituellement on va voir ailleurs, on tente des expériences, je n'ai vécu qu'en rêves, de loin. La réalité m'intéressait peu, j'étais blasé. Je pensais juste "bof", pourquoi prendre des risques ? Pourquoi tester ses limites, pourquoi aller chercher quelques futilités inconnues ? J'avais l'impression d'avoir un certain recul sur la vie que les autres n'avaient pas, ce qui était vrai d'ailleurs. On pourrait presque dire que je n'ai fait qu'hiberner dans cette petite vie douillette, pendant toutes ces années. Un gros dodo, quasiment un coma...

Je m'étais endormi, je me suis enfin réveillé, une quinzaine d'années plus tard (quand-même). Bien sûr je ne reconnaissais plus rien, notamment mon cocon familial : la famille avait un peu "changé" autour de moi (euphémisme : elle se déchirait en fait). Le temps ne s'était pas arrêté durant mon sommeil, le retour à la réalité fut rude. Même mon corps avait changé, j'avais du mal à le reconnaître dans le miroir. Quelques signaux m'informaient de mon retard dans la vie, comme des factures accumulées dans une boîte aux lettres. Mon environnement avait changé, je n'y étais pas adapté, ou peu, ou mal. Je ne savais pas me servir de certaines choses, je ne savais pas bien communiquer. Je comprenais assez douloureusement que j'aurais mieux fait de profiter de quelques occasions pour apprendre certaines astuces, au lieu de jouer les blasés et de rester dans mon petit monde rassurant.

Cela fait maintenant quelques années que je me suis réveillé. J'ai essayer de ré-apprendre à vivre, de m'adapter, de prendre ce train de ma vie en marche en quelque sorte. Inutile de préciser que ça n'a pas toujours été facile, et qu'encore aujourd'hui ça ne l'est pas toujours. Mon échelle du temps reste perturbée : parfois il suffit de quelques mots anodins pour me replonger dans des souvenirs "d'avant", comme si c'était hier. Au contraire, certaines choses récentes me semblent très anciennes, tellement j'ai accéléré ma vie récente et modifié certains de mes repères importants en peu de temps. Et puis j'ai parfois peur de n'importe quoi, n'importe quel évènement banal peut m'effrayer démesurément, à cause de cette période où je suis resté excessivement en sécurité. Et parfois, à l'inverse, je constate que je ne suis pas effrayé par des choses qui semblent angoissantes pour la plupart des gens.

L'étrange paradoxe du type qui a beaucoup souffert donc n'a plus peur de grand chose, mais qui a été longtemps surprotégé donc a un peu peur de tout.