Le guerrier cherche un terrain de bataille. Le guerrier ne sait que combattre, là est le sens de son existence. Il espère les honneurs de la victoire, la reconnaissance des siens, peut-être aussi une charmante princesse, comme dans tout conte qui se respecte. Le guerrier cherche désespérément, mais son monde n'offre guère d'occasions de prouver sa bravoure. Il s'ennuie. La vie qui coule autour de lui l'intéresse peu, il ne la voit pas : il attend l'heure de son grand combat. Parfois le besoin est si fort qu'il s'invente des combats imaginaires. Parfois il s'aperçoit qu'il attaque des moulins à vent, il se sent un peu idiot. Alors il s'arrête un moment, il se demande quoi faire.

Il se promène à la nuit tombée dans quelque lieu désert. Le calme qui y règne la nuit a un goût étrange, comparé à l'animation du jour. Le jour, les humains fourmillent dans la cité, partout, vite, de façon apparemment confuse et vaine. Le jour, on se sent parfois si seul au milieu des humains qui passent, qui courent, qui tombent, qui stagnent. La solitude n'a rien à voir avec la proximité physique d'êtres humains. La nuit, tout est désert. On peut apercevoir l'un ou l'autre passant au loin. Parfois on croise un autre humain, seul lui aussi, et l'on se sourit timidement. On se sent parfois moins seul avec un seul inconnu qu'au milieu d'un groupe de vieilles connaissances.

Cette balade solitaire l'amène au pied des tours. Silencieuses. Immobiles. Imposantes. Est-ce le vent qu'on entend si fort ici ? Cet élément naturel a-t-il obtenu une autorisation spéciale pour se montrer dans ce bastion citadin ? La chouette passerelle est déserte, elle lui appartient à lui seul quelques instants. Au milieu, j'aimerais oser crier à la Seine que je suis le roi du monde, ou une connerie de cet acabit. Je me tais, mais n'en pense pas moins, un demi-sourire aux lèvres. Les statues du parc de Bercy paraissent bien mystérieuses, ce soir. Je les observe. Si je suis assez patient, peut-être me diront-elles enfin la clé du mystère ? Ou la clé d'un mystère, n'importe lequel ? Percer un mystère peut faire une quête potable. Non, les statues restent muettes. Comme des statues normales. Finalement ce ne sont bien que des statues, rien de plus. Un peu décevant.

Je pense aux innombrables fourmis qui parcourent ces lieux tous les jours. Étrangement, je me sens plus proche d'elles en leur absence. Ces lieux portent leurs empreintes, à tous. Ceux qui les ont construit, ceux qui y habitent, ceux qui y travaillent, ceux qui ne font qu'y passer, ceux qui s'y arrêtent, ceux qui y vivent et sans doute même ceux qui y meurent. Que font-ils, pourquoi s'agitent-ils en tous sens chaque jour ? Quel est leur but, quel est le sens de ces mouvements d'humains si désordonnés, si confus ? Le savent-ils eux-mêmes, ceux qui les font ? Je marche. En repartant, le vent me débarrasse de ces questions vaines : non, ils ne le savent probablement pas. Non, il n'y a probablement aucune explication globale à ce vacarme quotidien, aucune raison profonde, aucun sens caché à ces mouvements de foule. Comme les fourmis, ces humains ne sont mûs que par leur instinct. Les comportements sont devenus un peu plus subtils, mais l'essentiel demeure : finalement, ce ne sont que des humains qui vivent, rien de plus. Et alors, qu'y aurait-il de mal à ça ? C'est ainsi, ça n'a pas besoin d'être autrement. Toujours un peu décevantes, les réponses honnêtes aux crises mystico-romantico-existentielles.

Le guerrier et moi, on s'en va avec notre petite amertume, mais en ressentant un léger sentiment de calme, une sorte de sérénité miniature, toute fragile.