Pas envie. Pourtant, rien ne semble s'y opposer : je n'ai pas vraiment de fautes à me reprocher, j'ai même plutôt quelques modestes raisons d'être satisfait. Mon père disait parfois "j'ai tout pour être heureux mais je ne le suis pas". C'est la dépression, c'est comme ça. J'essaie pour ma part de combattre cette fatalité écrasante. Enfin, je crois que j'essaie. Je crois, j'espère que j'essaie. J'espère. J'espère au moins que j'essaie, putain de merde !

Je vois une psy terrible. Elle est fortiche, mais elle me fait peur. Parfois j'ai l'impression qu'elle comprend tout très bien et qu'elle sait tout ce qui va se passer, ce qui est effrayant parce que cela signifierait que je suis très prévisible et manipulable. Parfois j'ai l'impression qu'elle ne mesure pas vraiment les effets sur moi des idées qu'elle m'amène à triturer, ce qui est effrayant parce qu'alors je prends des risques sans filet. La réalité se situe probablement entre ces deux extrêmes : elle connait son boulot mais pas tous les recoins de ma tête. La réalité est rarement aux extrêmes. Mais ma tête m'y envoie quand-même, parfois.

Avec son aide, j'ai compris des trucs intéressants. J'ai compris que parfois je me rends malade tout seul, pour éviter d'affronter une réalité qui me dérange ou qui me fait peur. J'ai compris que je me donnais souvent de mauvaises raisons, pour de bonnes choses comme pour de mauvaises d'ailleurs. Par exemple, je croyais naïvement qu'il suffit de "bien faire" tout ce qu'on doit faire pour se sentir bien, et avoir droit à des choses "agréables". Il paraît que c'est encore plus simple que ça, mais je n'ai pas tout compris (pas encore ?). Je suis assez lent pour comprendre certaines choses. Mais l'avantage c'est que, en général, une fois que j'ai compris c'est bon, j'ai bien compris.

Il y a des choses très simples que je ne comprends pas, qui me semblent très compliquées. Je pense que l'inverse est vrai aussi, c'est-à-dire qu'il y a des choses compliquées pour la plupart des gens qui me semblent assez simples. Parfois je crois dire un truc très pertinent et original, et il s'avère que ce n'est qu'une banalité affligeante. D'autres fois je crois dire un truc tout bête, évident, et mon interlocuteur semble découvrir une grande nouveauté. C'est étrange la vie.

Pourquoi je parle de ça ? Parce ce qu'aujourd'hui, si je n'avais pas compris certaines choses, je serais sans doute en train de raconter ma énième "crise d'angoisse" (je déteste toujours autant cette expression d'ailleurs, mais je n'en ai pas d'autre). Or j'ai maintenant vaguement conscience du fait que je ne suis pas obligé de m'enfermer là-dedans. Surtout, je sais que, dans le cas présent au moins, ce ne serait qu'une astuce malveillante et puérile de mon inconscient. Le fait que je sache que je reproduirais là un comportement de sale gosse capricieux est un frein assez sérieux : eh, je suis quand-même un grand garçon maintenant ! Mais tout n'est pas si simple : avant, je trouvais des contre-mesures relativement efficaces à la crise, comme me forcer à faire les trucs que je dois faire par exemple. Or en comprenant que les raisons de la crise sont illégitimes, je ne peux pas refuser de voir que mes "anti-crise" habituels le sont aussi.

Me voilà donc désarmé au milieu du champ de bataille. Il n'y a pas vraiment de bataille, juste quelques féroces soldats qui mugissent ici ou là. Ce n'est pas très rassurant, il suffit qu'un de ces imbéciles appuie par inadvertance sur la gachette pour qu'ils se foutent tous sur la gueule, et alors ils feraient des confettis avec ma cervelle.

Il paraît qu'il faut juste s'apaiser, essayer de se faire du bien. Faire du bien au corps... Quoi ! Faire du bien à mon corps ! Le mien, sérieux ? Non mais ça va pas la tête !? Mon corps fonctionne en régime économique. Je le nourris peu, je le soigne peu, je l'aime peu. Mais sinon ça va, on s'entend bien en général. Je reconnais à ma vieille carcasse le mérite d'être plutôt solide, compte tenu des épreuves qu'elle a subi. Bon, évidemment faut pas la comparer à un corps sain affublé d'un esprit soi-disant sain de personne normale, ça lui file des complexes. Mais pardon, je prends sa défense : ma carcasse a résisté à pas mal de saloperies que les corps sains ne connaissent pas. Alors vos gueule, la bleusaille. C'est vrai, quoi, au fond je l'aime bien cette vieille chose : elle a l'air un peu mal foutue de partout, mais faut pas trop se fier aux apparences, elle est à peu près en état de marche. Parfois, comme aujourd'hui, j'ai plutôt envie de lui en faire baver, à ce matériau concret de mon existence. À d'autres moment j'ai plutôt envie d'être gentil avec, je lui fais des petits cadeaux discrets. Pas très clair tout ça : pauvre bête, c'est quand-même pas de bol d'être piloté par un esprit aussi tordu que le mien.

La magie na pas opéré ce soir. J'ai cherché, j'ai attendu, mais rien. Dommage. Je suis un peu triste et je me sens bête. Bof, tant pis, je passe mon tour.

Allez, faut que j'aille faire ma lessive : ça au moins c'est du concret, du mesurable, je sais faire.