Pendant longtemps j'ai joué un rôle de médiateur entre mes soeurs et ma mère d'une part et mon père d'autre part. J'étais sans aucun doute le plus apte à comprendre ses difficultés, à ressentir moi aussi que la volonté n'est pas aussi facile à contrôler pour tout le monde. C'était l'éternelle histoire : "mais fais ça si tu veux le faire !" disaient-elles, il répondait "non je ne peux pas". Elles insistaient "Pourquoi ? Qu'est-ce qui t'en empêche ? Il suffit de vouloir, il suffit de faire un effort !", mais il ne pouvait par leur expliquer. Il ne pouvait pas dire ce qui le paralysait ainsi, il ne pouvait pas expliquer que la volonté s'échappait souvent, qu'elle disparaissait sans qu'il puisse la retrouver. Il disait que c'était à cause de la maladie, sa dépression. Elles n'étaient pas intolérantes, elles admettaient que cette maladie bizarre aspire toute l'énergie, mais elles ne comprenaient pas bien. C'est une chose très difficile à comprendre lorsqu'on ne la ressent jamais soi-même. Moi je comprenais un peu les deux : certes il devrait essayer parfois, car je suppose que la maladie laisse parfois des répits, mais je savais qu'il ne lui suffisait pas de se décider, contrairement à elles lorsqu'elles entreprennent quelque chose.

Dans un sens j'étais le plus proche de lui, de ce qu'il ressentait. J'essayais de leur expliquer, de nuancer leur jugement : quelqu'un qui n'a aucune idée de ce qu'est une dépression peut avoir l'impression que c'est une invention de paresseux. Ce n'était pas le cas de ma mère et mes soeurs, mais on sentait parfois un doute. Bref, sans l'excuser de tout j'ai quand-même souvent pris sa défense. Du coup j'étais naturellement l'interlocuteur privilégié de ma mère pour parler du "cas" de mon père. Elle me demandait mon avis, elle écoutait attentivement mes arguments. Elle me faisait confiance.

Quand ma mère, très exigeante, s'alarmait de son état psychologique qui s'aggravait selon elle, j'essayais de minimiser, je lui rappelais qu'il avait toujours eu des phases difficiles, je disais que ça allait s'améliorer. Petit à petit je crois qu'elle s'est mise à guetter les moindres "signes", tous les petits et gros problèmes de mon père (de la simple distraction aux vrais symptômes pathologiques) passaient à la moulinette de son interprétation : selon elle, sa dépression empirait, devenait une grave maladie psychique. Moi je relativisais, je disais que ce n'était pas si grave, que ça allait passer...

Or ça n'est pas passé. Il a de plus en plus plongé dans la dépression. Peut-être attendait-il quelque chose d'elle, une aide, une prise en charge, qu'elle ne voulait plus ou ne pouvait plus fournir ? Impossible à savoir, et finalement inutile de le savoir. Quand c'est devenu insupportable, il est passé par l'hôpital psychiatrique (HP pour les intimes), plusieurs séjours, une ou deux cliniques spécialisées. La situation familiale était devenue complexe, car ma mère était désormais convaincue "qu'il nous faisait du mal", et à elle en particulier. C'était certainement vrai d'ailleurs, à ce stade. C'est pourquoi elle refusait qu'il revienne à la maison. Elle estimait, à juste titre sans doute, qu'il devait d'abord vivre de façon autonome, pour ne pas compter que sur les autres (c'est-à-dire sur elle uniquement, en pratique). Évidemment ça n'a pas dû l'aider à sortir des différents établissements qu'il a fréquentés : non seulement il était "gravement malade", mais en plus il n'étais plus autorisé à rentrer chez lui. Sans compter qu'il acceptait à fond tous les reproches qui lui étaient faits (et ceux qui ne lui étaient pas faits aussi) : la dépression est un parasite qui se nourrit de fautes réelles ou supposées de son hôte.

Et moi ? Moi, j'avais besoin de trouver un responsable à ce douloureux échec familial. J'avais principalement deux possibilités : soit c'est moi, car je n'ai pas vu son état s'aggraver, et non seulement je n'ai pas cru aux multiples alertes de ma mère mais j'ai même tenté (et dans une certaine mesure réussi) à la convaincre qu'elle s'inquiétait pour rien, alors qu'elle avait raison. Peut-être que si je n'avais pas autant minimisé le problème, il aurait pu être traité plus tôt, avec moins de conséquences néfastes ? La seconde possibilité, c'est mon père bien sûr : c'est facile une dépression, on ne peut rien contrôler ni vérifier, on peut se laisser couler au fond du puits sans rien faire. On peut même accentuer les symptômes pour se sentir encore plus malade lorsqu'on se sent rejeté, par exemple. On peut se contenter d'attendre qu'autrui vienne nous chercher, on peut (se) dire qu'on est incapable de s'en sortir seul. Mon père n'a jamais compté que sur la chimie pour l'aider, jamais il n'a essayé de se poser des questions sur lui, sur sa famille. Et pourtant, aller voir (sérieusement) un psy, on le lui a conseillé sur tous les tons. Pour être honnête, il faudrait ajouter ma mère à "la liste des suspects", mais je ne la mets jamais dans la case "responsable" (même si je crois effectivement qu'elle a sa petite part de responsabilité, d'ailleurs).

Je me demande si au départ, quand j'ai pris la mesure du problème, je n'ai pas tout simplement voulu sauver ma gueule, égoïstement, en décidant que ça devait être lui le responsable. Parce que je ne supportais pas l'idée de m'être autant planté, d'avoir eu un jugement aussi erroné, éventuellement d'avoir déçu ma mère (?). Donc il fallait que ce soit lui. Mais du coup j'étais obligé de l'accuser de tous les torts, pour détourner les soupçons (mes propres soupçons !) de moi-même. D'ailleurs, c'est peut-être comme ça que j'ai découvert qu'il en avait quelques-uns, des torts, puisque je n'y avais jamais réfléchi auparavant.

Bon, et puis si on veut charger la barque on peut y aller franchement : si on ajoute au tableau une touche d'analyse psychologique sauvage, on peut prendre en compte le fait que bibi avait déjà depuis longtemps assez souvent "pris la place" de son père, que ce soit pour changer une ampoule ou donner des conseils aux frangines par exemple. Or c'est très mal, ça, de voler la place de son père. Je dois donc me prouver à moi-même que c'était justifié, et il est fort possible que j'y mette pas mal de mauvaise foi : encore une raison de lui mettre plein de reproches sur le dos.

C'est un cercle vicieux : lorsque je parviens à surmonter mon problème de culpabilité de m'être planté en le rendant seul responsable, je subis les effets de ma malhonnêteté vis-à-vis de lui. Et le seul moyen de ne pas être malhonnête, c'est de m'avouer que je suis responsable...

Bon, je sais bien ce qu'on va me dire : pourquoi chercher un responsable ? Il n'y en a pas nécessairement d'abord, et ensuite on n'en a pas besoin.

En fait j'en sais rien. J'ai juste l'impression qu'il en faut un quand-même.