Elles sont donc très malheureuses. Chacun réagit à sa façon aux difficultés, et certaines de ces personnes "intelligentes et sensibles" (pour rappeler l'hypothèse de départ), au lieu de tenter de sortir par le haut de leurs problèmes, vont chercher à ce que les autres personnes de leur entourage soient aussi malheureuses qu'elles. Et lorsque leur grande intelligence et sensibilité se tournent dans cette direction, elles peuvent être terriblement efficaces. Car la combinaison de ces deux aptitudes permet à la fois de comprendre de manière assez approfondie les autres et leur fonctionnement (donc de connaître leurs points faibles), et d'agir de façon extrêmement subtile pour les "détruire" progressivement (les "user" serait sans doute plus juste). Normalement, la cible ne saura jamais que ce proche lui fait du mal. Au contraire, elle va croire qu'elle est elle-même responsable de ses problèmes, et bien souvent que son agresseur est plutôt quelqu'un qui l'aide. Ce qui est parfois vrai d'ailleurs : on peut alternativement aider et enfoncer quelqu'un, c'est la technique bien connue du gentil et du méchant flic (avec une seule personne dans les deux rôles, mais ce n'est pas incompatible).

Pourquoi je vous raconte ça ? Il me semble être relativement familier avec le fonctionnement des ces personnes pour deux raisons. La première, c'est qu'il me semble en avoir été victime au moins une fois assez clairement, mais de façon très localisée et sans conséquence sérieuse : ça n'a duré que quelques semaines, et je me suis réveillé un jour en réalisant toutes (toutes ?) les ruses subtiles dont j'avais fait l'objet. Inutile de dire qu'après ça j'étais plus trop copain avec le type (dont je n'étais pas très proche, donc c'est plus facile de prendre du recul), même si dans un sens je sais que ce n'est pas totalement sa faute (ce serait trop simple). Bref, après coup j'ai pu observer ce genre de système.

La seconde raison, plus sérieuse, c'est moi-même : il m'arrive parfois de ressentir ce besoin de faire du mal à quelqu'un, pour me venger de la souffrance que je ressens, souffrance qui (si j'y réfléchis honnêtement) est principalement causée par mon impuissance à prendre certaines décisions (même si là encore on peut toujours trouver des circonstances atténuantes). Pratiquement, je crois que ma première réaction à moi à ce désir de nuire est quasiment toujours de m'isoler, de m'éloigner, de m'enfermer. J'imagine que c'est parce que je me sens dangereux, donc je veux éviter de toucher quelqu'un d'autre. Du coup je me retrouve avec une seule personne à attaquer sous la main, facile à deviner : ma pomme, évidemment. Enfin pas seulement, parce que, magie du monde moderne, on peut facilement joindre autrui même s'il n'est pas physiquement présent. De ce côté-là, quand je me suis bien tapé dessus et que ça ne suffit pas à assouvir ce besoin malsain, j'essaie d'une part de m'adresser aux professionnels de ce genre de problèmes (je suppose que ce réflexe est un des bons côtés de mon "éducation", ou plutôt des aléas de mon parcours), et d'autre part... à vous, rares et chers lecteurs de ce blog ! Sauf que dans ce cas, la tendance "méchante" est souvent largement adoucie par la distance nécessaire à l'écriture, donc en fait c'est plutôt une façon de quitter cette tendance. Ceci dit, il y a dans certaines pages de ce blog des parties dont je sais, moi, qu'elles étaient (consciemment ou non) destinées à faire partager de la souffrance.

Bon, il est largement temps de conclure, et de vous dire ce qui m'a amené sur ce terrain. À mes yeux, il y a une différence très importante entre "ne pas faire ce qu'on doit faire" et "faire ce que l'on ne doit pas faire" (exemple simple : mensonge par omission volontaire, mensonge caractérisé). Dans le premier cas, je peux accepter ce "choix" (ou ce non-choix), qui dépend de nombreux facteurs extérieurs que personne ne maîtrise. Après tout, chacun peut choisir selon ses moyens et/ou ses souhaits de se sentir responsable ou non (donc d'avoir des "devoirs" ou pas), tant pis pour ceux qui croient à l'existence de cette responsabilité. En revanche, dans le second cas, même si je peux également comprendre qu'on ne choisit pas toujours, qu'il y a des circonstances qui expliquent etc., je n'accepte pas : les limites de la faute sont franchies. Typiquement, le problème que je viens d'aborder ci-dessus me semble appartenir à cette seconde catégorie : on n'a pas le droit de chercher à faire du mal à autrui, même avec les meilleures excuses du monde, un point c'est tout. Et si on ne peut pas s'en empêcher, ce qui est possible, eh bien on doit se soigner. Lorsqu'on parle de femmes ou d'enfants battus, tout le monde est d'accord là-dessus, or il n'y a aucune raison que la "maltraitance morale" fasse exception.

Je pense que mon père est intelligent et sensible. Je n'en suis pas très sûr parce que les apparences ne vont pas tellement dans ce sens, mais je crois que c'est parce qu'il est depuis longtemps convaincu lui-même du contraire (bon, en vrai c'est sans doute un peu plus compliqué que ça bien sûr). J'estime qu'il n'a pas rempli tous ses devoirs, vis-à-vis de moi entre autres, mais c'est une chose que je peux admettre, comme je viens de l'expliquer. Ce qui est plus emmerdant, c'est que je le soupçonne aujourd'hui d'avoir parfois tenté de nous (mes soeurs, ma mère, moi ?) refiler volontairement de la souffrance, un peu à la manière que j'ai dit plus haut. Mais dans cette bouillasse de circonstances et de souvenirs flous, où se situe la frontière de ce "volontairement" ? Finalement, qu'est-ce qui est volontaire et qu'est-ce qui ne l'est pas ? On sait pas. Donc je cupabilise de peut-être accuser à tort.

Sommes-nous (vaguement) maîtres de notre destin ? Sommes-nous bêtement guidés par notre histoire et le contexte dans lequel on tombe ? La volonté existe-t-elle ? Questions à la con... on est bien avancé avec ça, y a juste des milliards de types qui se sont déjà posé ou se poseront encore ce genre de questions sans trouver de réponse...

Putain, comment que j'atteins des sommets de philosophie aujourd'hui, trop fort ! Non, sérieux, là faut vraiment que j'arrête la drogue...



PS : j'ai utilisé ci-dessus le terme intelligence de façon assez évasive : disons que c'est le mot qui me semblait le plus clair et le plus proche de ce que je voulais dire. Cela ne signifie nullement que je pense qu'il y a des gens intelligents et d'autres qui ne le sont pas, ou moins. Je ne m'attarde pas sur cette question parce qu'elle me semble trop complexe, que je n'ai pas les idées très claires sur le sujet et que ce n'est pas l'objet de mon propos aujourd'hui. Pour faire simple, j'aurais plutôt tendance à croire que tout être humain est "intelligent", et que les différences se situent dans les innombrables manières d'exprimer et d'utiliser cette intelligence. Fin de la parenthèse, désolé d'être aussi pointilleux (ou aussi peu pointilleux ?) sur le vocabulaire !