Parmi les bases de ce fonctionnement, il y a ce principe de rester très modeste et de ne faire que des "petits pas", c'est-à-dire de ne pas viser un objectif trop éloigné de ma réalité du jour. J'y suis très attaché, car aujourd'hui je constate que j'ai parcouru un chemin assez long et assez dur (à mes yeux), et je sais que je n'aurais jamais réussi si j'étais parti dès le départ pour faire un tel chemin. Je sais que ça a l'air dérisoire, parce que pour une personne "normale" c'est simple, c'est naturel, c'est facile... c'est "normal", tout simplement. Mais ça ne l'est pas pour moi, certains "pas" m'ont demandé des efforts importants. En particulier il a fallu être suffisamment humble pour me dire "ok, je ne sais pas faire certaines choses très simples que quasiment tout le monde sait faire, mais je vais essayer d'apprendre". Je crois que cela demande beaucoup d'humilité parce qu'on est bien obligé de voir que ce sont des choses simples pour la plupart des gens, donc on aurait facilement tendance à se bloquer en disant "je suis vraiment trop nul de ne pas savoir faire ça", et donc abandonner. J'ai pu observer par exemple ce comportement en tant qu'enseignant : certains élèves voient certains de leurs collègues réussir rapidement, mais au lieu d'essayer d'avancer à leur rythme, de poser des questions sur leurs difficultés pour progresser, ils n'osent pas de peur d'avoir l'air nul, finalement ils se persuadent qu'ils ne savent pas faire et donc n'essaient plus du tout. c'est ainsi qu'ils prennent du retard et deviennent réellement mauvais dans la matière. C'est pour éviter ça (plus exactement de refaire ça) que je tiens à avancer lentement mais (relativement) sûrement. Pour n'importe qui, il y a des domaines dans lesquels on est plutôt bon et d'autres dans lesquels on n'est pas très doué. Je constate que je ne suis pas très doué dans des domaines qui sont considérés par la plupart des gens comme plutôt faciles, ce qui fait que j'ai souvent tendance à me sentir "anormal".

Mais ce principe des "petits pas" me permet justement de faire des compromis avec moi-même. D'accord, je ne peux pas me permettre d'être ambitieux et de prétendre arriver "au top", mais ainsi je peux aussi ne pas tout rejeter en bloc, ne pas me décourager totalement. De façon plus positive, cela signifie que je peux alors réfléchir de façon un peu plus objective à mes qualités et mes défauts, et je peux reconnaître (du bout des lèvres !) que dans certains domaines j'ai quelques "compétences" que d'autres n'ont pas.

Aussi, le fait d'accorder de l'importance aux étapes, même les plus petites, me donne des repères qui dans un sens m'encouragent à continuer : je peux essayer de me rappeler d'avoir réussi telle étape pour me rassurer sur ma capacité à aller jusqu'à la suivante. Je crois que je perdrais cela si je me concentrais sur un but final, donc je me sentirais perdu dans les moments de doute au cours du chemin. Si je vois un arbre, un caillou ou n'importe quel repère visible pas trop loin, je peux me dire "je vais jusque là et je pourrai me poser cinq minutes". Si vous me montrez le sommet d'une montagne perdue dans les nuages, je peux juste dire "oui ça a l'air très joli là-haut", mais je ne peux pas m'imaginer y parvenir. Je peux comprendre que ce serait mieux là-bas, mais je ne peux pas vouloir y être. Je ne peux pas ressentir la petite étincelle qui me dit "vas-y, essaie".

Je suis prêt à admettre que ce fonctionnement très "réglementé", qui passe par des principes, des compromis bizarres et des astuces intellectuelles sans doute discutables, serait une sorte de béquille dont j'ai eu besoin à une période donnée, et qu'il me serait peut-être possible un jour de réussir à marcher sans cette béquille. Mais je sais que cette béquille que je me suis fabriquée m'a permis de commencer à avancer petit à petit, que c'est souvent grâce à elle que je ne suis pas (re)tombé trop durement. Pendant longtemps je n'en avais pas besoin c'est vrai, donc ça ne me semble pas inimaginable de vivre sans... Mais à cette époque, je n'avançais pas du tout (ou très peu). C'est pourquoi la jeter brusquement me semble difficile, et risqué : soit ça marche, soit je n'ai plus rien.

Et pourtant, paradoxalement, je crois que je sais ce que c'est que d'agir selon ses intuitions... et je sais que ça peut être très chouette. Parfois mon petit système est tellement tordu que je ne sais plus vraiment ce que je dois faire. Dans ces cas là, pour peu que je sois d'assez bonne humeur et que les circonstances le permettent, il peut m'arriver de laisser passer mes intuitions, en contrebande : pendant que la vigie intellectuelle ferme les yeux (vaguement complice sans doute), "l'instinct" prend les commandes.

C'est marrant comme l'instinct semble parfois savoir des choses totalement "inconnaissables", je veux dire inaccessibles au cerveau rationnel. Mon cartésianisme pessimiste naturel ne m'autorise pas à y croire, mais je dois bien avouer qu'à l'occasion l'instinct peut nous emmener tellement loin qu'on n'aurait jamais cru ça possible...

C'est presque magique... Mais bon, la magie ça n'existe pas... (?)