MouetteJ'ai l'impression que mon anglais est de plus en plus lamentable. En fait il est seulement toujours aussi mauvais. Faut dire que j'ai été con : non seulement je n'ai pas fait d'efforts pour l'apprendre à l'école, mais le pire c'est surtout que pendant des années je me suis appliqué à éviter de le parler, au lieu de profiter des occasions pour m'améliorer. Peur de dire des bêtises, de mal prononcer, d'être ridicule. On n'est jamais plus ridicule que quand on a peur de l'être, au fond. Maintenant je le regrette. Erreur de jeunesse, en quelque sorte.

Hier c'était le vent, aujourd'hui c'est la pluie. J'aime bien l'Irlande. J'erre à la recherche d'un resto. C'est le genre de truc qui m'a toujours semblé vachement compliqué, incapable de me décider. Faut pas que ce soit mauvais, ni trop chic, ni trop mal fréquenté, ni trop surpeuplé, ni trop vide, ni trop classique, ni trop exotique, ni trop cher évidemment. C'est bête ça aussi : j'ai toujours peur de me faire avoir. Pas pour le principe, juste parce que je m'en voudrais de m'être laissé piéger. Et puis finalement j'ai encore plus de scrupules à claquer le fric de mon employeur que le mien pour ma pitance. Je marche, je regarde à peine les restos devant lesquels je passe : ça a l'air trop touristique, ça a l'air trop ceci, pas assez cela. Parfois ça a l'air bien mais je suis déjà parti, trop tard. J'en profite pour visiter, y a des trucs jolis.

N'empêche qu'au bout d'une heure je me promenais encore. Parfois je m'énerve (au sens "il m'énerve", sauf que lui c'est moi-même), à pas savoir me décider. Je commence à avoir les godasses pleines de flotte, il est temps de se poser quelque part. Je vais quand-même pas finir dans un macdo. Je rentre dans la direction de mon hôtel en me promettant de m'arrêter au premier truc potable. Je me suis parjuré une ou deux fois avant d'atterir dans un "fish and chips" tout bête. Le resto n'est pas franchement traditionnel mais pas totalement américanisé non plus.

Il y a un prospectus qui raconte combien il est trop bon, leur poisson traditionnel tout frais de haute qualité. C'est vrai qu'il est pas dégueu, mais y a plus de pané autour que de poisson. Le prospectus dit aussi que c'est une nourriture vachement saine, parce qu'il y a très peu de graisse. Je crains toutefois qu'ils n'aient oublié de prendre en compte l'huile de friture qui accompagne l'ensemble.

Port La clientèle est simple, familiale tendance modeste, voire prolo. Y a un groupe d'adolescentes peinturlurées comme il sied à leur âge (trop). Un couple aussi, mais c'est clairement pas le lieu pour les dîners en amoureux. Seulement des autochtones semble-t-il, sauf bibi. Mais je me fonds dans le décor, ça ne se remarque pas (tant que je n'ai pas à parler bien sûr). Je me sens mieux là que dans un resto classe, pas de doute.

Peu de temps après que j'ai été servi, de plus en plus de monde arrive. Bientôt toutes les tables sont occupées. J'hérite d'un voisin de table. Merde, le poivrot de service c'est pour moi. Il se présente : Barney. Il baragouine un truc que je ne comprends pas. Je lui explique que je parle mal anglais, mais je soupçonne que son élocution soit aussi cafouilleuse que ma compréhension. Il s"endort sur la table avant d'être servi. Je dois avouer que je préfère ça, je craignais de devoir me farcir une conversation d'ivrogne. L'odeur me gêne un peu, je suis tenté de partir. Mais bon, t'as choisi le boui-boui modeste, assume mon gars (me dis-je). La serveuse le réveille pour lui apporter son assiette. Il ne reste pas éveillé longtemps. Avant de partir je lui laisse ce qui reste de ma boisson et de mes frites. Il semble satisfait, même s'il est incapable de tenir sa fourchette plus de trente secondes. Je souhaite une bonne soirée à Barney et je rentre.

Dehors il pleut.

Orage