Le seul morceau de rêve dont je me souvienne est le suivant : il y a donc plein de montgolfières, colorées, gonflées, prêtes à s'envoler, sur un grand terrain. C'est assez joli. Nous sommes plein d'enfants, d'enfants atteints (comme moi à ce moment là) de leucémie. Certains sont dans les nacelles, d'autres restent à terre. Les montgolfières s'envolent les unes après les autres, avec les enfants à bord. Il ne semble pas y avoir de sentiments particuliers chez tous ces enfants, ni ceux qui partent ni ceux qui restent. En tout cas pas de joie, pas de larmes, pas non plus de colère ni de jalousie. Il n'y a pas eu de bagarre pour savoir qui partait ou restait, il n'y a pas eu de drames. D'ailleurs il n'y a même pas eu de mouvement semble-t-il, chacun semble être arrivé naturellement à sa place et avoir accepté cette place. Tout se passe comme s'il n'y avait pas eu de choix, et on dirait même que nous préférions tous ne pas avoir à choisir.

Je suis à terre et je regarde les ballons s'envoler. Je connais un peu certains des enfants qui partent. Je suis triste et résigné. Je pense quelque chose qui ressemble à "c'est comme ça, c'est la vie". Ils s'envolent, nous restons.

Clairement cette séparation était associée à quelque chose qui était lié à la maladie dans ma tête, mais je ne sais plus quoi. Or ça peut représenter plusieurs choses différentes : vivre ou mourir, bien sûr. Mais aussi guérir ou subir une rechute, cette option étant plus probable dans mon esprit à l'époque. Peut-être est-ce encore autre chose.

Mais ce qui me tracasse le plus aujourd'hui dans ce vieux rêve, c'est de savoir lequel des deux groupes est celui dans lequel il valait mieux être ? Ceux qui s'envolent ou ceux qui restent ? Lesquels vont mourir, lesquels vont vivre ? Ou lesquels vont rechuter et lesquels guérir ? Je n'en sais rien : on peut très bien voir l'envol comme une libération de la maladie, mais ça peut aussi bien être "monter au ciel"... Et puis pourquoi acceptons-nous tous notre sort avec autant de fatalisme ? C'est étrange. C'est bien étrange, mais pourtant aucun d'entre nous ne veut se battre, je ne peux pas imaginer tenter de prendre la place d'un autre. Finalement, même si à l'intérieur du rêve nous savions très bien ce que signifiait partir ou rester, il semble que la lutte était inappropriée : soit parce que ça n'avait pas vraiment d'importance ou d'intérêt, soit parce que c'était vain de lutter contre le destin, soit parce que nous ne voulions pas nous battre. Mystère.

Ce qui est marrant, c'est que je m'invente des questions sans réponse qui n'ont peut-être strictement rien à voir avec le rêve d'origine, étant donné les déformations qu'il a pu subir dans ma mémoire depuis tout ce temps. Au fond, tout ce que je dont je suis sûr à propos de ce rêve c'est qu'il y avait des montgolfières trop chouettes et des gentils petits enfants. Si ça se trouve c'était un rêve mignon tout plein ?!