D'abord de bêtes raisons un peu superficielles et pas vraiment crédibles, mais qui peuvent faire illusion. Quand on a suffisamment d'expérience pour jouer dans la catégorie "gros problèmes" de la vie, on peut se permettre d'être un peu pessimiste, ou cynique. On peut donc dire que le meilleur moyen d'éviter d'être déçu, c'est de ne rien espérer. On peut y ajouter un côté superstitieux, en croyant que les pires problèmes surviennent quand on s'y attend le moins, donc quand on est (trop) heureux. J'avoue, oui, il y a un peu de ça : avoir connu des soucis d'une certaine ampleur n'incite pas à être confiant, donc refroidit sérieusement l'envie de croire au "bonheur". Rien que ça, on peut considérer que c'est une raison suffisante pour ne pas espérer grand chose de la vie, à moins d'être un sacré connard d'optimiste.

Parfois, je suis un sacré connard d'optimiste. Oui, j'ai très honte. Et ne le dites jamais à personne, je nierai avoir dit ça.

Il y a aussi cette étrange idée que je veux à tout prix éviter de faire du mal à autrui, je veux dire de faire involontairement et/ou inconsciemment souffrir l'autre. Et le meilleur moyen d'être sûr d'éviter ça, c'est de ne pas s'impliquer avec autrui, pas vrai ? Or un bon nombre de "projets de vie" assez classiques impliquent un niveau d'implication avec l'autre où ce risque est inévitable. Je sais bien que c'est une mauvaise raison, qu'il faut laisser à chacun le choix de prendre ce genre de risque, mais ça bloque. Sans doute notamment pour les raisons évoquées ci-dessous.

Approchons encore un peu des vraies raisons parfaitement irrationnelles, celles qui me taquinent méchamment. Tentons d'abord l'explication d'ordre médical, presque rationnelle : quand on a eu une leucémie, les médecins (ni personne d'autre) ne disent jamais qu'on est guéri, mais simplement qu'on est "en rémission". En tout cas moi c'était comme ça. Evidemment, après une quinzaine d'années de rémission, on peut se permettre de dire qu'on est guéri pour simplifier, le risque de rechute étant nettement diminué. Mais rien que ça, déjà ça laisse un léger doute. Ajoutons à cela que d'un strict point de vue médical, l'espérance de vie est tout de même un peu diminuée, même si je sais pas de combien (sans même parler de mon futur cancer du poumon dont je suis seul responsable, donc ça compte pas).

Quand j'ai connu la rechute, à l'âge de onze ans, je me souviens bien avoir eu le sentiment que ça ne finirait donc jamais, alors qu'auparavant je pouvais encore croire que l'épreuve avait été surmontée une fois pour toutes. Depuis, plus ou moins consciemment, je m'attends toujours un peu au réveil de la maladie, je la crois seulement endormie à l'intérieur, en quelque sorte. Alors il ne faut pas faire de bruit... "Vivre au jour le jour", c'était ce que répétait toujours ma mère en ces périodes d'incertitude. Plus ou moins volontairement, j'ai un peu gardé cette habitude : profiter du jour présent quand c'est possible, sans s'inquiéter des probables soucis du lendemain. Horizon temporel réduit, donc projets à long terme impossibles bien sûr.

Creusons encore. Dans mes moments d'angoisse (de grosse angoisse), je me demande souvent si je n'aurais pas dû mourir à l'époque (en fait j'associe même cette idée à un évènement précis). Pour être honnête, dans ces moments là je suis même convaincu que j'aurais dû, effectivement. J'ai l'impression d'avoir fait une erreur, ou que quelqu'un d'autre (les médecins ? le destin ??) en a fait une. Depuis, je suis en sursis. J'en profite, oui, mais je crains qu'on ne siffle la fin de la récré à tout instant.

Dans la catégorie raisonnements tordus, j'ajoute selon l'humeur une ou plusieurs "fautes" de ma part dans l'histoire : soit que je n'étais pas assez courageux pour affronter la maladie (c'est mal), ou alors que j'avais peur de mourir (la peur, c'est mal), ou au contraire que j'aurais eu envie à cette occasion de mourir (ce qui aurait fait souffrir ma famille, c'est pire). Bref, toutes idées absolument invérifiables dans l'histoire réelle (mes souvenirs étant très vaseux), donc facilement exploitables comme explication (floue mais tellement crédible) au fait que je n'ai pas droit au bonheur. Là tout de suite je prends de la distance avec ce genre d'idées, je me moque un peu de ma pomme, mais je dois dire que quand je suis vraiment dans ce genre de pensées, elles me semblent solides et totalement indiscutables : je ne mérite pas une vie heureuse, je n'y ai pas droit parce que j'aurais triché ou quelque chose du genre, quasiment sans le faire exprès.

Alors je profite en clandestin. Je chaparde les petits plaisirs qui passent à portée de ma main, je les attrape vite et bien : j'essaie d'en profiter au maximum, car la prochaine occasion est peut-être éloignée, et qui sait s'il y en aura une prochaine. Mais il ne faut pas être trop exigeant, trop ambitieux : si je m'anime trop, si je fais de grands projets trop volumineux, le sale con d'horloger, la marrante faucheuse ou le destin stupide (ou n'importe quelle autre représentation de la mort qui vous convienne, c'est au choix), sont foutus de me remarquer, de se souvenir qu'ils m'ont oublié là par erreur, que je ne devrais plus être "là" depuis longtemps. Ne pas trop bouger, s'amuser en cachette, ne pas tenter le destin. Grapiller aux alentours, ne pas se mettre à découvert, ou pas longtemps. Ces derniers temps je tente même assez souvent de repousser un peu les limites, d'aller voir encore un chouïa plus loin à chaque occasion, en essayant de ne pas me faire choper. Il y a des avantages à savoir repérer les petits bonheurs au coin de la rue. Mais est-ce bien suffisant ?

Ce soir, vous pouvez choisir votre conclusion :

Conclusion numéro 1, assez style mais très snob : Tout le monde va mourir, bien sûr. Mais la plupart des gens ne le savent pas vraiment. Moi si.

Conclusion numéro 2, moins classe mais sans doute légèrement plus sincère : Bon, après avoir bien réfléchi sur les raisons pour lesquelles je sais pas ce que je veux faire de ma vie, et après vous avoir bien fait chier en vous les expliquant, j'espère qu'une prochaine fois je serai finalement capable de tenter de répondre quand-même à ces questions la con.