C'était un petit bonhomme de sept ou huit ans, qui trimballait une baguette de pain, une bouteille de Coca (light) et un parapluie (car il pleuvait, ai-je oublié de préciser). Et visiblement il n'avait pas assez de ses deux mains pour tout ça : il s'arrêtait tous les dix mètres, posait son parapluie par terre, essayait de rattraper sa baguette toute ramollie par l'humidité avant qu'elle ne se casse en deux. Et mettait un certain temps à se remettre en route, le temps de saisir la bouteille un peu trop lourde (2L ou 1,5L, j'ai pas vérifié), de tenter de reprendre le parapluie de façon à ce qu'il le protège de la pluie sans s'envoler avec.

Moi je le dépasse en regardant mes pieds et en tirant sur mon clope, tout absorbé par mes idées noires. Je marche. Je ne sais plus ce à quoi je pensais, mais quelques dizaines de mètres plus loin j'étais passé de "pauvre gosse, tu vois, c'est dur la vie" à "Tiens, il aurait besoin d'aide", et encore un peu plus loin, car je marche vite et réfléchis lentement, j'étais passé de "Oui mais je ne suis pas d'humeur" à "En fait je n'ai rien de mieux à faire" (et c'est rien de le dire, d'ailleurs).

Retour vers mon petit mulet trop chargé. Lui il a fait ses dix mètres, la bouteille est en train de glisser, donc il s'arrête de nouveau. Il n'est pas encore reparti quand j'arrive à son niveau, je lui demande s'il a besoin d'aide. Il me regarde un quart de seconde, décide que je suis un sauveur potable, et dit oui. Je l'accompagne donc, en qualité de teneur de parapluie, accessoire dont je ne me sers jamais d'ailleurs ("on n'est pas en sucre" disait ma mère). Mais je constate assez vite que le reste du chargement reste dangeureusement déséquilibré, la baguette doit être quasiment trempée. Je lui propose de prendre la bouteille, à vrai dire je pensais lui rendre le parapluie en échange mais il doit estimer qu'il a besoin de deux mains pour la baguette. Tant pis, je jette mon mégot, de toute façon il était presque fini.

Je lui demande s'il va loin, il me dit qu'il habite à tel endroit, nom que j'ai déjà entendu mais je ne situe pas, aucune importance. Il me guide, je lui demande "c'est toi qui fais les courses ?", il répond "oui". Je lui demande s'il avait école ce matin, si c'était bien. Réponse : "oui mais on n'avait pas de devoirs", alors moi : "ah bon, tu préfères avoir des devoirs ?", là il hésite quand-même. J'ai donc appris qu'il était en CE1, qu'il habitait rue Truc, et quelques autres détails insignifiants. Arrivés devant chez lui il veut reprendre ses bagages, il me remercie et on se dit au revoir. Je ne sais pas s'il va prétendre avoir fait le chemin tout seul ou s'il va parler de moi à ses parents, je ne sais pas s'ils vont s'en foutre ou lui expliquer qu'il ne faut pas parler aux inconnus. En tout cas moi je suis content.

J'ai rencontré un petit d'homme, touchant dans sa volonté de remplir la tâche qui lui a été confiée le mieux possible, malgré quelques difficultés d'organisation. Innocent, il ne se pose pas trop de questions : il me fait confiance au premier coup d'oeil, et ça ça me fait bien plaisir. il m'a un peu rallongé, mais je n'ai pas perdu mon temps avec lui. Ce genre de rencontre agréable, imprévisible, comme un petit clin d'oeil d'un destin farceur, c'est ce qui fait le charme de la vie, non ? Parfois on passe à côté, parfois on en profite.

Il faut apprendre aux enfants à faire confiance. Le reste, ils l'apprendront par eux-mêmes bien assez tôt.