Silence.
Parfois quelques bribes de réflexions neutres, toutes froides : c'est bien mais t'as baissé en sport. C'est bien mais faut lire des vrais livres, pas des BD. Parfois j'en étais réduit à interpréter les silences : t'as eu de la chance. C'est normal, c'est pour tout le monde pareil. T'as de la facilité, de toutes façons.

Regarde papa, je me suis mis à fumer, c'est mal hein ?
Regarde papa, je me coiffe comme un punk, tous les jours, tout le temps, tout le monde me voit comme ça. C'est mal hein ? Je te fais honte, non ?

Silence.
Des prospectus, des articles sur les dangers du tabac posés ici ou là. Réflexions neutres, opinion publique : y a des gens qui pourraient mal le prendre. Mais bordel, je te demande pas l'avis des médecins, je le sais déjà ! Je te demande pas ce que les autres en pensent, je l'ai vu dans leurs regards ! T'as pas un tout petit avis à toi, parfois ? Un minuscule avis, une impression, un sentiment microscopique, quelque chose, n'importe quoi de toi pour moi ?

Silence.
Silence, indifférence.

"Démerde-toi avec ça bonhomme. La vie c'est comme ça, tout le monde se tait, chacun sa merde. Il faut juste essayer de deviner, faire comme les autres. Mon père n'avait pas de père, il n'a pas non plus été un père pour moi, personne ne sait ce qu'est un père dans la famille. Cruelle tradition familiale. Alors voilà, je te transmets : les sentiments, c'est sale. Chacun pleure dans son coin. Ou se suicide, à l'occasion. Sortir de ça, c'est interdit : tu peux crever seul et malheureux, ou tu peux en contaminer d'autres avec ton malheur, mais n'espère rien d'autre."

Bien sûr ce ne sera jamais dit. Dire les choses, pouah, quelle horreur. C'est dégoûtant, il faut se taire, parler de tout et de rien, surtout de rien. On peut toujours trouver un problème quelconque, un problème qui n'a pas de responsable, c'est le destin, c'est la fatalité, c'est la vie, c'est moche. Restons à distance respectable, à distance d'indifférence. Même si on le voulait, même si on le pouvait. Ne pas être indifférent, ce serait être différent. Tabou, interdit, jamais, surtout pas !

Pauvre cliché vieux comme le monde. Absence du père, transmission de père en fils, on doit être des millions dans ce cas. Je hais les clichés. Comprendre ça à mon âge, quelle ironie. C'est bien la peine d'avoir fait des putain d'études. Mieux vaut tard que jamais, comme dit ma mère.

Tu m'as foutu dans la merde, vieil enfoiré. Tu as pris soin que je m'y englue lentement, en douceur, sans le voir, sans le réaliser, sans comprendre. Mais moi j'ai eu droit à une ration supplémentaire de fatalité, la cerise sur mon gâteau. Quoi de mieux pour y croire à fond ? Alors ce serait ça, la vie, une succession de souffrances sans fin, qu'on se transmet de génération en génération ? Sauf que dans mon cas y a eu une petite erreur de dosage, la barque a chaviré. Alors je barbote en cherchant à gagner la rive, je barbote et je remue la merde. Je crois être allé suffisamment profond pour avoir une sale envie de remonter, maintenant.

C'est fini, maintenant, tu ne pourras plus te cacher derrière ton petit doigt. J'y ai mis le temps mais j'ai compris ces règles du jeu que tu as acceptées. Sans doute pas tout, sans doute pas bien. Mais je sais que j'en veux pas, je ne respecterai pas ces règles là. Probable que je vais en chier, probable que ce sera maladroit, fragile, brutal, non conforme, peut-être que je crèverai d'un second cancer avant d'en avoir profité, mais ce sera ma vraie vie à moi, pas celle que tu m'avais sournoisement préparée.